Il y a vingt ans, l’amateur de cuisine parcourait la France à la recherche de sensations fortes. Il prend désormais l’avion pour sillonner les spots incontournables d’une cuisine et de chefs mondialistes. Analyse.
La scène se passe à New York il y a quelques semaines sur la scène du French Institute Alliance Française à deux pas de Central Park. Cinq jeunes chefs français et américains sont venus rendre hommage au grand Michel Bras, le chef de Laguiole dans l’Aveyron, considéré comme l’un des créateurs majeurs par tous les jeunes cuisiniers internationaux. Pascal Barbot (L’Astrance, Paris), David Chang (Momofuku, New York) Alexandre Gauthier (La Grenouillère, La Madelaine-sous-Montreuil), Wylie Dufresne (WD50, New York) et David Kinch (Manresa, San Francisco) livrent sur scène, derrière le piano de cuisine, leur manière d’appréhender l’un des plats de Bras, la lotte pochée dans l’huile d’olive noire. Egalement appelé « Ombre et Lumière », c’est sans doute l’un des plats les plus fantasmatiques de la cuisine contemporaine, à la fois simple et ultra technique, dépouillé et complexe. Dans la salle, un public de new yorkais passionné de cuisine, des chefs aussi comme Carlo Mirarchi, le patron de Roberta’s à Brooklyn. C’est un gamin d’à peine trente ans, autodidacte. Il a ouvert il y a quelques mois une pizzeria qui ne paie pas de mine dans l’une des rues désertes du borough new-yorkais. Repéré par le Times, la pâte a pris très vite. Mais comme Mirarchi est une tête de mule doublé d’un vrai déjanté, il a peu à peu laissé tomber le four à pizza, créé une deuxième cuisine dans son resto de bric et de broc et se consacre désormais chaque soir à la cuisine créative. Le quartier vient toujours manger les meilleurs margharita de Big Apple, mais les connaisseurs se ruent plutôt sur ses ris de veau délicatement poêlés à la pêche ou encore son cochon snacké, gras et croustillant à se damner.

Dans la salle du French Institute, Mirarchi ne perd pas une miette de la performance de ses confrères américains et français. Peu de temps avant, il a suivi les deux heures d’entretiens d’un Michel Bras humaniste, aussi philosophe que cuisinier, racontant l’importance de son paysage d’Aubrac dans sa construction de chef tout autant que la liberté qu’il faut à tout prix gagner pour continuer de cuisiner. « C’est un incroyable ce que j’ai appris en une après-midi, explique le chef tatoué. En même temps, c’est comme si je connaissais cela, déjà, comme s’il existait un lien entre ce que je fais ici, à New York, ce que je sais de Bras et ce qu’un jeune chef comme Gauthier fait lui aussi chez vous à sa manière » La veille justement, Gauthier avait été soufflé par le plat ris de veau/pêche servi à toute la tablée de français par Carlo Mirarchi. Une merveille d’équilibre entre le croustillant des ris caramélisés et moelleux et l’onctuosité acide du fruit. « C’est dingue, ce plat là, je l’ai fait cet été, comme ça, à l’identique ! » Et Gauthier jetait un regard circulaire et épaté sur le décor de pizzéria, pierre apparente, bordel organisé. A l’opposé de son restaurant étoilé du nord de la France… mais finalement pas si éloigné dans les gênes de cuisinier.
Evangélistes
Ce que Mirarchi et Gauthier venaient de découvrir, c’est qu’il s’est tissé subrepticement depuis quelques années une sorte de connivence mondiale en cuisine. Une sorte d’effet papillon reliant inconsciemment les cuisines européennes et américaines, américaines et asiatiques, asiatiques et européennes… Impossible désormais de concevoir l’une sans l’autre, de démêler les influences. On enfonce des portes ouvertes ? On découvre la mondialisation ? C’est que la cuisine, et en premier lieu la cuisine française, a longtemps cultivé les frontières sacrées avant de se décider à ouvrir portes et fenêtres. Forte de son savoir-faire, certaine de sa prédominance, elle a négligé dans ses conquêtes – en gros la France a joué les évangélistes culinaires durant 20 ans à partir des années 70 – la part de créativité qui existait pourtant dans chacun des pays. La capacité de tout peuple à créer ses propres référents, goûts, techniques… Quand l’Espagne s’est soudain révélé comme puissance gastronomique mondiale à l’aube de l’an 2000, notamment après une long article du New York Times vantant ses mérites de création à l’opposé d’une France moribonde, les toques tricolores ont ressorti le flambeau, remonté les barricades pour assurer que, non, tout allait pour le mieux dans le plus culinaire des pays. « Mais cela n’était pas vrai, reconnaît Thierry Marx, le chef de Cordaillan-Bages. Nous avions certes une mémoire, une culture, un passé, mais nous avions oublié de cultiver la modernité et de communiquer avec l’extérieur. » L’émergence de l’Espagne a mis un sérieux coup de pied aux toques tricolores et mis sur le côté, de manière assez définitive, le savoir-faire classique et obséquieux – et pour tout dire assez chiant – de la cuisine à la française.
Fort heureusement, les années 2000 ont aussi vu émergé en France la nouvelle génération des fourneaux. Ce sont les mêmes qu’on retrouve quelques années plus tard sur la scène de New York mais aussi dans les très nombreux festivals de cuisine qui sont nés à travers le monde dans le sillage du festival Lo Mejor de la Gastronomia de San Sebastien en 2000. L’Espagne possède désormais son Madrid Fusion, l’Italie son Identita Golose à Milan, la France son Omnivore Food Festival (1) à Deauville. Durant deux ou trois jours, les chefs du monde entiers convergent vers ces scènes internationales pour découvrir les techniques mais aussi les cultures culinaires des autres pays.

C’est au OFF de Deauville qu’est apparue pour la première fois la nouvelle vague scandinave de la cuisine. Jusqu’alors réduits au simple copyright de la cuisine bourgeoise française, de jeunes chefs danois et suédois se sont rassemblés pour créer un manifeste de la cuisine scandinave. « Il s’agissait de réaffirmer que nous avions un patrimoine, des produits et que même s’ils étaient pauvres, issus d’une terre beaucoup moins riche qu’en France ou en Italie, cela valait la peine de les transformer dans l’assiette », explique René Redzepi, chef du Noma de Copenhague, devenu en cinq ans et à à peine 35, une référence mondiale de la cuisine. Chez lui, racines, pommes de terre, herbes préservées des neiges accouchent de compositions totalement locales – couteau, aneth, raifort ou encore fromage frais, jus de pin – mais qui s’inscrivent pourtant dans la nouvelle révolution culinaire planétaire. Inaki Aizpitarte, le chef du Chateaubriand à Paris, avoue avoir passé l’un de ses meilleurs repas cette année au Noma de Redzepi. « Sa manière de ne se servir que de ce qui l’environne lui donne une sorte de puissance, de résonnance qui va bien au delà de la simple cuisine d’un terroir scandinave. »
Série de satellites
Toute l’Europe des chefs passe donc désormais par le restaurant Noma pour goûter cette « expérience » unique. Au fil des années, s’est même instauré une sorte de parcours mondial initiatique pour tout ceux qui cuisinent et goûtent sur la planète. Alors que dans les années 80, il était purement français, passait par Saulieu (Bernard Loiseau), Saint-Père-Sous Vézalay (Marc Meneau), Vonnas (Blanc), Eugénie-les-Bains (Michel Guérard) ou Paris (Guy Savoy), le territoire culinaire s’est donc considérablement élargi, l’expérience sensorielle a suivi. Ce parcours mène désormais le mangeur à travers Mugaritz (Andoni Luis Aduriz, Espagne), El Bulli (Ferran Adrià, Espagne), Michel Bras (Laguiole), Sa.Qua.Na (Alexandre Bourdas, Honfleur), L’Astrance (Pascal Barbot, Paris), Le Chateaubriand (Inaki Aizpitarte, Paris), Noma (René Redzepi, Copenhague), The Fat Duck (Heston Blumenthal, Grande-Bretagne). Et puis bien sûr New York avec les restaurants de David Chang ou de Wylie Dufresne. Et, partout, toute une série de satellites, des tables plus jeunes, en « devenir » comme récemment le Frenchie de Grégory Marchand ou le Yamt’Cha d’Adeline Grattard à Paris. Dans les mois qui viennent, vous verrez que le cercle s’élargira à ce jeune diable d’Alexandre Gauthier, de la Grenouillère, à la Madelaine-sous-Montreuil, qui a marqué les esprits New-Yorkais par son sérieux, sa cohérence et la manière iconoclaste dont il dresse une assiette, repoussant systématiquement en périphérie les éléments constitutifs du plat. « J’ai inscrit Gauthier dans mon prochain tour de France, confirme Oliver Strand, l’un des meilleurs food writer du New York Times. Il est étonnant de maturité à 30 ans, il possède une vision tout à fait singulière de la cuisine. » Gauthier, récemment, était convié par un jeune chef belge, Kobe Desmarault, à cuisiner dans son restaurant In de Wulf. Deux visions concentriques de l’avant-garde culinaire réunies pour une même soirée. « Une même pureté, une même ligne architecturale de plats qui sont plus que des plats, ses sensations uniques », notait une des mangeuses chanceuses de la soirée. De New York à Copenhague, le Tokyo à Londres ou Paris, la jeune cuisine du 21e siècle s’annonce bel et bien hyper épurée et mondialisée.
Les 10 spots initiatiques
Voici les 10 restaurants où il faut absolument manger pour devenir un crack de la jeune cuisine mondiale.
Danemark
Noma
Dans l’ancien entrepôt à sel de René Redzepi, se joue la vision « pauvre » de la cuisine : racines, baies sauvages, herbes. C’est sans conteste l’adresse la plus échangée du moment.
Noma, Strandgade 93, 1401 Copenhague
1.200 couronnes danoises
+45 3296 3297
www.noma.dk
50-150€
Espagne
Mugaritz
Andoni Luis Aduriz aime le soupçon, l’incertitude. Il n’assène jamais les goûts mais les suggère plutôt, jusqu’à la fadeur. Une plongée gustative intérieure mais intense.
Oztazulueta baserria Adura aldea, Errenteria, Gipuzkoa (San Sebastian)
+43 943 522 455
www.mugaritz.com
140€
Etats-Unis
Momofuku Ssam Bar
Le Ssam Bar de David Chang est la version trendy US du Chateaubriand à Paris, capable d’envoyer des « pork belly buns » (sandwich au cochon) à pleurer de gourmandise tout comme des miniatures ciselées.
207, 2nd Avenue, New York
www.momofuku.com
$50
Roberta’s
Carlo Mirarchi a inventé la pizzeria gastronomique… Dans son décor deep Brooklyn (avec jardin suspendu sur les toits pour faire pousser ses tomates !), il est la nouvelle tête chercheuse de la cuisine new yorkaise.
261 Moore St Brooklyn, NY 11206
www.robertaspizza.com
$50
Manresa
C’est le chef de file de la nouvelle cuisine californienne. A l’instar d’un Alain Passard et de ses potagers, David Kinch cultive et fait à manger : 100 variétés de tomates, des dizaines de variétés de légumes pour l’un des restaurants les plus importants des cinquante dernières années aux Etats-Unis.
Los Gatos California 95030
www.manresarestaurant.com
$50-100
France
L’Astrance
Pascal Barbot a été le révélateur dans les années 2000 de la nouvelle génération de chefs français. Son ascension fulgurante renforce une ligne désormais intangible : produits parfaits, associations simples (foie gras, champignons de paris, verjus pour la plus connue), plaisir imparable.
4 rue Beethoven, 7506 Paris
+33 140 50 84 40
150-250€
La Gazzetta
Dans son décor de bistrot parigot, le suédois Petter Nilsson vit chaque service comme une fulgurance. Sa crème de topinambour sous une fine pellicule de chocolat reste l’un des plats les plus marquants de l’année.
29 rue de Cotte 75012 Paris
Tél. : 01 43 47 47 05
www.lagazzetta.fr
20-50€
Le Chateaubriand
Inaki Aizpitarte n’a pas inventé le bistrot-gastronomique mais il l’a porté à sa quintessence. Ou comment manger de la haute couture dans un lieu prêt-à-porter.
129 avenue Parmentier
75011 Paris
Tél. : 01 43 57 45 95
16-39€
La Grenouillère
L’avenir ? Il est ici avec Alexandre Gauthier. L’un des chefs les plus cohérents, réguliers et créatifs de la décennie.
La Madeleine-sous-Montreuil
62170 Montreuil
Tél. : 03 31 06 07 22
www.lagrenouillere.fr
Suède
Trio
Ola Rudin et Markus Samuelssons ont travaillé pour Wylie Dufresne à New York et Charlie Trotter à Chicago avant d’ouvrir l’an dernier leur laboratoire de cuisine. Epure, mysticisme et créativité.
Tegelgärdsgatan 5, Malmö
www.triorestaurant.se
SOURCE: OMNIVORE